Drogues et troubles de la personnalité : une interaction dangereuse
Les troubles de la personnalité et l’usage de drogues forment un couple particulièrement toxique. Les personnes présentant un trouble de la personnalité sont nettement plus exposées au risque de consommer des substances psychoactives, et inversement, un usage répété de drogues peut aggraver, révéler ou compliquer des vulnérabilités de la personnalité déjà présentes. Cette interaction augmente la souffrance psychique, la désorganisation du quotidien et le risque de complications graves, notamment suicidaires.
Selon de nombreuses études épidémiologiques, la comorbidité entre troubles de la personnalité et troubles liés à l’usage de substances est fréquente. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) et des travaux de l’INSERM soulignent que cette association complique nettement le pronostic et rend la prise en charge plus délicate, plus longue et plus instable pour la personne concernée et pour les équipes soignantes.
Comprendre les troubles de la personnalité et leurs vulnérabilités face aux drogues
Les troubles de la personnalité sont des modes durables et rigides de pensée, d’émotion et de comportement, qui s’écartent de ce qui est attendu dans la culture de l’individu et entraînent une souffrance significative ou une altération du fonctionnement social et professionnel. Le DSM-5 (manuel diagnostique de l’Association Américaine de Psychiatrie) distingue plusieurs catégories, avec des caractéristiques spécifiques, mais toutes peuvent être aggravées par les drogues.
Quelques troubles de la personnalité particulièrement exposés :
- Personnalité borderline (état limite) : impulsivité marquée, instabilité émotionnelle, peur de l’abandon, comportements auto-agressifs fréquents.
- Personnalité antisociale : mépris des règles sociales, comportements transgressifs, agressivité, faible considération des conséquences pour soi et pour autrui.
- Personnalité narcissique : besoin excessif d’admiration, fragilité de l’estime de soi, intolérance à la critique, recours possible à des conduites de domination ou de fuite.
- Personnalité évitante et dépendante : anxiété sociale importante, dépendance affective, difficulté à affronter le stress ou les conflits relationnels.
- Personnalité paranoïaque : méfiance systématique, interprétations hostiles, conflits relationnels chroniques.
Ces traits rendent l’usage de drogues particulièrement dangereux. L’impulsivité, la recherche de sensations, la difficulté à réguler les émotions ou à supporter la frustration créent un terrain favorable à l’initiation et au maintien de consommations problématiques. La drogue est souvent utilisée comme une tentative de soulagement à court terme, mais elle aggrave les difficultés à moyen et long terme.
Pourquoi les personnes avec un trouble de la personnalité consomment-elles des drogues ?
L’usage de drogues chez les personnes présentant un trouble de la personnalité est rarement anodin. Souvent, il s’inscrit dans une stratégie de « survie » psychique, qui se transforme rapidement en spirale destructrice.
Les motivations fréquentes incluent :
- Automédication émotionnelle : tentative de diminuer l’angoisse, la honte, la colère, la tristesse intense, ou le vide intérieur, souvent décrits dans la personnalité borderline.
- Recherche d’anesthésie psychique : volonté de « ne plus rien sentir », typique des personnes confrontées à des souvenirs traumatiques, des abus ou une violence psychologique chronique.
- Gestion du stress social : prise de substances pour oser parler, sortir, se rapprocher des autres, chez les personnalités évitantes ou très anxieuses.
- Recherche de puissance ou de performance : usage de stimulants pour se sentir supérieur, plus performant, moins vulnérable, dans certains profils narcissiques ou compétitifs.
- Comportements de défi et transgression : prise de drogue comme preuve de rébellion, de domination ou d’indifférence au danger, fréquente dans les personnalités antisociales.
Ces motivations ne réduisent pas la dangerosité des substances. Elles la renforcent. En effet, la personne associe souvent le moindre soulagement immédiat à la drogue, ce qui favorise la répétition des prises, puis la dépendance, alors même que les conséquences négatives s’accumulent rapidement : conflits, isolement, pertes de repères, dégradation de la santé somatique et mentale.
Types de drogues et aggravation des troubles de la personnalité
Toutes les drogues, qu’elles soient légales ou illégales, peuvent aggraver un trouble de la personnalité. Certaines substances sont cependant particulièrement problématiques dans ce contexte, en raison de leurs effets sur l’humeur, le contrôle des impulsions et la perception de la réalité.
Alcool : un amplificateur de l’impulsivité et de la violence
L’alcool, souvent sous-estimé, est une substance centrale dans cette problématique. Il diminue les capacités de contrôle, altère le jugement, renforce la désinhibition et favorise les passages à l’acte impulsifs. Chez les personnes avec trouble de la personnalité borderline ou antisociale, l’alcool est régulièrement associé à :
- des crises de colère incontrôlées,
- des violences physiques ou verbales,
- des tentatives de suicide ou d’automutilation,
- des comportements routiers dangereux ou des délits.
Les rapports de l’OMS et de l’INSERM confirment que la combinaison alcool + trouble de la personnalité est liée à une surmortalité importante, tant par causes violentes que par complications physiques (cirrhose, pathologies cardiovasculaires, cancers).
Cannabis : troubles de la perception, démotivation et risques psychiques
Le cannabis est parfois présenté, à tort, comme une substance « douce ». Dans le contexte des troubles de la personnalité, il est loin d’être inoffensif. Sa consommation régulière peut :
- accroître l’isolement social,
- aggraver l’anxiété et la paranoïa,
- réduire la motivation et la capacité à s’engager dans une thérapie,
- déclencher ou amplifier des symptômes psychotiques (idées délirantes, désorganisation de la pensée) chez des personnes vulnérables.
Les études citées par l’INSERM et plusieurs revues scientifiques montrent un lien entre usage lourd de cannabis et aggravation des troubles psychiques préexistants, notamment dans les personnalités paranoïaques ou déjà très méfiantes.
Cocaïne, amphétamines et autres stimulants : agitation, agressivité et épuisement psychique
Les stimulants comme la cocaïne, les amphétamines ou certains produits de synthèse (MDMA, cathinones, etc.) entraînent une augmentation transitoire de la vigilance et une accélération des pensées. Ils peuvent exacerber :
- la méfiance et la jalousie,
- l’impulsivité et les comportements à risque,
- les délires de persécution ou de grandeur,
- les oscillations extrêmes de l’humeur.
La descente après usage est souvent marquée par une angoisse intense, une dépression, un sentiment de vide, qui sont particulièrement dangereux chez les personnes avec trouble de la personnalité borderline ou narcissique, déjà fragiles sur le plan de l’estime de soi.
Opioïdes et benzodiazépines : dépendance, désinhibition et risque vital
Les opioïdes (héroïne, morphine détournée, certains médicaments) et les benzodiazépines (anxiolytiques, hypnotiques) consommés en dehors d’un suivi médical strict entraînent :
- une forte dépendance,
- un risque élevé de surdose,
- une altération du jugement et de la vigilance,
- une désorganisation complète du quotidien (perte de repères, priorités centrées sur l’approvisionnement en produit).
Chez des personnes souffrant déjà d’instabilité émotionnelle et de difficultés relationnelles, cette désorganisation se traduit par des ruptures répétées de soins, des hospitalisations en urgence, des difficultés judiciaires et un isolement progressif.
Risques accrus pour la santé mentale et la santé physique
La combinaison trouble de la personnalité + drogues ne se limite pas à une simple addition des risques. Elle crée un effet multiplicateur. Les personnes concernées sont exposées à des conséquences plus graves, plus rapides et plus difficiles à traiter.
Sur-risque suicidaire et auto-agressif
Les études cliniques montrent une augmentation nette des comportements suicidaires chez les personnes présentant un trouble de la personnalité et un usage de substances. La désinhibition provoquée par l’alcool, les stimulants ou certains médicaments, combinée à une détresse émotionnelle intense, favorise le passage à l’acte. Le risque de gestes graves, parfois sans réelle anticipation, est particulièrement élevé.
Aggravation des symptômes psychiatriques
Les drogues perturbent les neurotransmetteurs impliqués dans la régulation de l’humeur, de l’anxiété et de la perception. Elles entraînent :
- une intensification des changements d’humeur,
- une augmentation de la méfiance et des conflits,
- des épisodes de dépersonnalisation ou de déréalisation,
- des décompensations psychotiques chez les sujets vulnérables.
Ces épisodes rendent le diagnostic plus complexe et peuvent masquer l’évolution réelle du trouble de la personnalité, retardant ainsi une prise en charge adaptée.
Atteintes physiques graves
Les conséquences somatiques de l’usage de drogues, déjà bien documentées (hépatites, VIH, maladies cardiovasculaires, troubles neurologiques, cancers, surdoses), sont d’autant plus dramatiques que les comportements à risque sont fréquents dans les troubles de la personnalité : rapports sexuels non protégés, conduite dangereuse, partages de matériel d’injection, bagarres, accidents.
Prises en charge possibles : articuler traitement des drogues et troubles de la personnalité
La présence d’un trouble de la personnalité ne rend pas la prise en charge impossible, mais elle exige une approche structurée, réaliste et coordonnée. Les recommandations de la Haute Autorité de Santé (HAS), de l’OMS et de diverses sociétés savantes vont dans le même sens : traiter simultanément le trouble lié à l’usage de substances et le trouble de la personnalité, sans les opposer ni les hiérarchiser.
Évaluation spécialisée et diagnostic complet
Un diagnostic fiable repose sur :
- un entretien psychiatrique approfondi,
- une exploration de l’histoire de vie, des traumatismes éventuels, des schémas relationnels,
- une évaluation précise des consommations (types de produits, quantités, contexte),
- un bilan somatique (prise de sang, examens complémentaires selon les produits).
Il est essentiel que l’équipe soignante ne se limite pas à la seule consommation de drogues, mais explore aussi le fonctionnement de la personnalité, la dynamique relationnelle et les modes de gestion des émotions.
Psychothérapies adaptées aux troubles de la personnalité et aux addictions
Certaines approches psychothérapeutiques ont montré un intérêt particulier dans ce double contexte, en complément du suivi médical et social :
- Thérapie comportementale dialectique (TCD) : développée initialement pour le trouble borderline, elle vise la régulation émotionnelle, la tolérance à la détresse, la réduction des comportements à risque, et peut intégrer un travail spécifique sur l’usage de substances.
- Thérapies cognitivo-comportementales (TCC) : ciblent les pensées dysfonctionnelles, les croyances sur la drogue, la gestion des envies et la prévention des rechutes.
- Thérapies centrées sur les schémas : travaillent sur les schémas de vie précoces (abandon, humiliation, méfiance) et les modes de fonctionnement rigides, souvent au cœur des troubles de la personnalité.
Ces thérapies nécessitent une assiduité et un engagement difficile à maintenir pour des personnes très instables. D’où l’importance de stratégies de fidélisation, de cadre clair, et parfois de programmes intensifs (hospitalisation de jour, programmes spécialisés en addictologie et psychiatrie).
Traitements médicamenteux encadrés
Selon les cas, le psychiatre peut proposer :
- des traitements de substitution pour les opioïdes, afin de réduire les risques de surdose et de contamination,
- des médicaments pour stabiliser l’humeur ou réduire l’anxiété,
- une prise en charge des troubles associés (dépression, troubles du sommeil, troubles psychotiques).
Toute prescription doit être extrêmement prudente chez des personnes à risque de mésusage ou de dépendance supplémentaire. L’objectif reste de diminuer la dangerosité globale, pas de remplacer une drogue par une autre.
Accompagnement social, familial et environnemental
La réussite d’une prise en charge repose aussi sur :
- un soutien social (logement, insertion professionnelle, accès aux droits),
- un travail avec l’entourage, quand c’est possible, pour mieux comprendre la maladie et limiter les interactions destructrices,
- la mise en place de repères stables (horaires, activités régulières, suivi coordonné),
- un accès facilité aux services d’urgence psychiatrique et addictologique en cas de crise.
Les réseaux de soins spécialisés en addictologie, les centres médico-psychologiques (CMP) et les structures associatives peuvent jouer un rôle important pour maintenir le lien, éviter les ruptures de suivi et repérer précocement les aggravations.
Prévention : repérer tôt, informer clairement, réduire les risques
La prévention doit cibler en priorité les personnes présentant des traits de personnalité à risque : impulsivité, instabilité affective, méfiance extrême, comportements transgressifs répétés. Les professionnels de santé, les éducateurs, les travailleurs sociaux, mais aussi les proches, ont un rôle crucial pour :
- repérer rapidement les signes d’un trouble de la personnalité et d’un début de consommation,
- orienter vers des structures spécialisées dès les premiers signaux d’alerte,
- informer sans minimisation sur les effets destructeurs de la combinaison drogues + vulnérabilités psychiques,
- encourager la demande d’aide, même partielle, même tardive.
Les données issues de l’OMS, de la HAS, de l’INSERM et de la littérature scientifique convergent : plus l’intervention est précoce, multidisciplinaire et continue dans le temps, plus le risque de dégradation sévère peut être limité. La consommation de drogues chez une personne présentant un trouble de la personnalité ne doit jamais être banalisée. Elle représente un véritable signal d’alarme, qui justifie une mobilisation rapide de l’entourage et des professionnels.
